Entrée en service

 

Demain est un grand jour. 3 fois par année est un grand jour dans mon travail. Nos nouvelles recrues arrivent. Ce sont des pauvres garçons qui sont arrachés à leur mère et à leur vie tranquille pour un truc complètement inutile qui va durer 4 mois.

 

Demain arrivent 298 recrues, dont 4 filles. Je n’ai jamais compris pourquoi les filles faisaient du service militaire, puisque pour elles, chez nous, c’est volontaire. Je ne sais quel plaisir elles ont de se retrouver dans un truc ou elles sont rabaissées, pas respectées, malmenées.

Enfin, bref, chacun ses choix de vie…..

 

Les 4 prochaines semaines vont être dures. On aura énormément de monde à prendre en charge à un niveau médical.

 

Il y aura des problèmes orthopédiques. Les jeunes d’aujourd’hui ont tous mal aux genoux. Ils ont tous des problèmes de ligaments, de ménisque et de rotule.

 

Il y aura des problèmes de surpoids. Chez nous, nous ne sommes pas une arme de guerriers, ou les gens veulent absolument faire l’armée, ou ils ont envie de se battre et courir dans les champs

Chez nous on met les gens qu’on sait pas ou mettre. Donc chez nous il y a les obèses. Des BMI à 40, ça veut dire une taille de 175cm qui doit porter 125kg de graisses.

Je n’ai rien contre les obèses, loin de là. Mais quel intérêt à mettre des gamins à l’armée avec un surpoids tel qu’ils arrivent à peine à marcher 2km (surtout avec 30kg sur le dos) ?

 

On aura des problèmes de chaussures. Les KS comme nous les appelons (Kampfstiefel), en français « Bottes de combat » sont des véritables nids à bactéries. Non seulement ce sont une réelle merde car le cuir est très dur, mais elles sont aussi inconfortables et très difficile à adapter aux pieds de nos jeunes.

Donc bonjour les cloques, et quand c’est plus important, bonjour les dermohypodermites, surtout en été.

Les bactéries aiment les lieux humides et chauds. Ce sont les endroits les plus agréables pour se développer. Une cloque pas désinfectée amène à une surinfection de celle – ci. Les bactéries, vu le milieu agréable dans lequel elles sont, se développent joyeusement pour atteindre tous les tissus mous autour de la cloque. Et ça fait la fameuse dermohypodermite.

Donc pour les bactéries rien de tel qu’une paire de KS portée en été.

 

Le traitement de ces dermohypodermites ce sont des antibiotiques en intraveineux.

Ils commencent leur école de recrue le lundi, les cloques se forment dès le mardi et les dermohypodermites arrivent dès le jeudi. Donc le vendredi c‘est journée bordélique et horrible parce que, pour éviter de rester ouvert le week end, il faut absolument mettre les bouchées double, pour que tout le monde puisse partir le samedi matin chez soi.

 

Mais le plus gros truc que nous avons ce sont les fameux « psy ». On les appelle les « psy », mais ça ne veut pas dire qu’ils ont des réels problèmes psychiatriques. Les réels malades psychiatriques sont détectés avant l’entrée en service. Donc nous ne les voyons pas.

 

Non alors, les psy de chez nous c’est juste des gamins paumés, avec des difficultés d’adaptation et des pleurnichards. Ce sont juste des gamins dont les parents n’ont pas fait leur travail de parents.

 

Il y a ceux qui sont perturbés parce qu’ils doivent quitter la maison. J’en ai vu qui pleuraient chaudement, en nous disant qu’ils voulaient rentrer chez eux. Je précise juste qu’en Suisse l’école de recrue débute à l’âge de 20 ans.

 

Il y a les agressifs, ceux qui croient que toute leur force est dans la violence. Je me fais un plaisir énorme de détecter ces gens, de faire en sorte qu’ils soient licenciés définitivement de l’armée, parce que mettre une arme entre les mains de ces gamins complètement à la masse, c’est juste un danger pour la population.

 

Et il y a les naturalisés. Ce sont pour la plupart des jeunes naturalisés des pays des Balkans. Je n’ai strictement rien contre ces gens. Mais quand on vient me dire qu’ils sont complètement perturbés par la guerre dans leur pays, qui s’est déroulé avant leur naissance, qui elle même c’est passé en suisse, j’ai juste de la peine à y croire.

C’est comme si moi je me cachais derrière la 2ème guerre mondiale, que je n’ai pas vécu, mais que mes parents ont vécu.

Ces jeunes veulent le passeport, pour je ne sais quelle raison, mais ne veulent pas ce qui va avec, c’est à dire, faire l’armée, payer ces impôts, s’intégrer entièrement dans le pays qui les a accueilli.

Donc, chez nous, à l’armée, ce sont des vrais boulets. S’ils n’arrivent pas à se faire virer de l’armée, ils viennent systématiquement voir le médecin chaque semaine, pour des multiples bobos. Tout leur est du et plus ils peuvent prendre, plus ils prennent.

Régulièrement il m’arrive d’en virer de l’infirmerie à cause de leur manque de respect.

 

Une fois il y en a un qui m’a dit : « De toute façon, ton pays c’est de la merde, moi je suis ici seulement pour me faire du fric, ensuite je rentre chez moi »

Ma réponse : « On se réjouit de recevoir votre argent, quand vous serez définitivement licencié de l’armée et que vous allez payer la taxe militaire »

 

Tout ça c’est un 50%.

 

Et il reste l’autre 50%. Ce sont des jeunes normaux, qui se disent que, ma fois, l’armée est obligatoire en Suisse, donc on l’a fait. Ce sont des jeunes qui se disent que 4 mois dans une vie ne sont pas forcément très long.

Ce sont des jeunes polis, serviables, gentils.

Mais ceux là je ne les vois jamais, à moins qu’ils soient réellement malades ou accidentés. 

 

Voilà ce qui m’attend les prochaines semaines. Je vais être à l’écoute, je vais soigner, je ne vais pas juger. Je serai aux petits soins pour ces gamins, comme ma fonction me demande de l’être.

 

Mais au fond de moi je me dis, quelle armée de débilité……